16 mars 2009
PHYSIONOMIE DE CI-BOIRE
Eν δορὶ μέν μοι μᾶζα μεμαγμένη, ἐν δορὶ δ᾽ οἶνος
Ἰσμαρικός, πίνω δ᾽ ἐν δορὶ κεκλιμένος.
"Sur ma lance à moi la galette bien tassée (1), sur ma lance le vin
d'Ismarie (2), je bois appuyé sur ma lance"
Archiloque
Voici un extrait des Géoponica, compilation byzantine de sujets se rapportant à l'agriculture. Sachez choisir votre vin : de sa qualité dépend aussi celle de la philosophie qu'elle inspire.
Comment et quand goûter le vin (Florentinus)
"Certains goûtent le vin lorsque souffle le vent du nord, car alors le vin ne se mélange pas et ne se trouble pas. Mais les spécialistes préfèrent le goûter lorsque souffle le vent du sud, car alors précisément il se mélange et manifeste sa qualité. On ne doit pas goûter le vin l'estomac vide, car cela gâte le goût, mais pas non plus après avoir bu ni à la suite d'une repas lourd. De plus, on ne doit pas goûter le vin après avoir mangé quelque chose de très amer ou très salé, cela également influence le goût. Au contraire, on doit avoir mangé auparavant aussi peu que possible, et évidemment une nourriture facile à digérer. Bien sûr, les acheteurs seront pressés de goûter le vin par vent du nord. Certains marchands, afin de tromper les acheteurs, ont une coupe destinée à la dégustation qu'ils ont trempée dans un vieux vin aromatique. La qualité gustative de ce vin imprègne la coupe et les acheteurs ont l'impression que le vin nouveau qu'on leur sert possède ces vertus. C'est ainsi que l'on trompe les acheteurs. D'autres marchands, encore plus malhonnêtes, placent dans leurs réserves du fromage et des fruits secs, de façon que les acheteurs soient tentés de manger, ce qui a pour conséquence de corrompre l'acuité de leur goût. Je ne vous dis pas cela afin que vous les imitiez, mais afin que d'autres ne vous trompent pas. Le producteur doit souvent goûter son vin, le nouveau comme le vieux, sinon il peut ne pas se rendre compte qu'il est en train de s'aigrir."
Geoponica, VII, 7
Photographie Aliocha Kolesnikov, "Coupe mycénienne".
(1) Il s'agissait d'une sorte de pain d'orge, dans le genre pain de munition, la nourriture des soldats entre autres. Ce distique est aussi concentré que lla nourriture à laquelle il se réfère : la lance est le mode de vie du mercenaire; par elle il gagne sa subsistance, sur lui elle veille.
(2) Ismarie était une ville de Thrace réputée pour la force de son vin.
Il existe une belle étude sur l'histoire de la gastronomie et de l'alimentation en Grèce, celle de Andrew Dalby, publiée en 1996 sous le titre Siren Feasts (Les festins de Sirènes), dont j'ignore si elle est traduite en français.
Commentaires
in vino veritas, vraiment ?
Bonjour Sapience,
voici un billet pour Henri Lhéritier, me semble-t-il. Qui est ce Florentinus que j'imagine être un Romain de l'époque impériale ? Son texte m'a fait songer à un cours d'histoire monétaire que j'ai suivi il y a longtemps, où notre professeur disait : "l'invention de la dévaluation est strictement contemporaine de l'invention de la monnaie".
J'ai l'impression qu'il en est de même pour le vin coupé. Et les boulangeries parisennes de luxe diffusent, dit-on, devant la boutique des odeurs synthétisées de pain chaud, à l'heure du passage des clients plutôt qu'à l'heure de la cuisson.
Les dieux grecs s'y laisseraient-ils prendre ?
De la direction des vents sur l'action de boire
Bonsoir Jean Ollivier,vous avez raison en ce qui concerne Florentinus. Cet article sur les greffes(note 29) mentionne l'époque à laquelle il a vécu.
http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/secondary/journals/TAPA/64/Ancient_Grafting*.html
Je suis particulièrement sensible à l'attention à porter à la direction du vent : j'imagine que des détails de ce genre concourraient à ce que l'on "fasse le lendemain ce que l'on ne peut pas faire le jour même", ce qui dans notre moderne vie est devenu quasiment impossible!Bon vent mauvais vent, tout doit être fait.
ça s'entasse dans la mémoire
la photo de la tasse (du ciboire?) me rappelle un souvenir lointain : j'ai eu la chance de visiter les réserves du musée de Delphes au tout début des années 60, et on nous a montré une tasse qui ressemble, en tout cas dans ma mémoire, à celle de la photo. Il y avait gravé dessus : "c'est à moi", signé Phidias. Je ne sais pas l'écrire en grec. Je ne sais pas non plus si Phidias buvait du vin en sculptant la statue chryséléphantine de Zeus...
Montre-moi où tu te caches, je ne t'y trouverai pas
Celle-ci, Jean, vient de Mycènes-sur-colline, et c'est peut-être celle où Agamemnon a bu la dernière lie. Peut-être a-t-elle contenu du vin de cépage "sang d'Héraklès", ou de la simple eau de source. Mais Pheidias, Agamemnon ou pas, les objets que l'on montre se cachent de nous.
"Πλήθος περιφερόταν χρόνια μέσα στο σπίτι του αλλά κανείς ποτέ δεν μπήκε στο μικρό καμαράκι κάτω από τη σκάλα"
"Pendant des années une foule de gens déambulait chez lui, mais jamais personne n'avait pénétré dans la petite pièce sous l'escalier".
Manolis Anagnostakis
Ciboire de Samos
Bonjour Sapience,
La fréquentation récente et courte de la RDL m'a conduite à rechercher (chez Clopine) votre blog. Je découvre avec bonheur que vous le consacrez à la culture grecque. Vivez vous en Grèce ?
La photo du ciboire m'évoque les poteries de Samos, dont la formule aurait été mise au point par Pythagore lui-même afin d'inviter ses disciples à la tempérance. Lorsqu'on verse le vin au delà d'une limite il repart par le pied. J'en avais ramené et offert à des amis et nous avions joué à créer une sorte de fontaine en plaçant nos ciboires les uns sous les autres.
J'ai vécu à plusieurs reprises en Grèce, je n'y suis pas retournée depuis longtemps maintenant, j'en garde une grande nostalgie. Je reviendrai vous lire
Καλημέρα Ζωή!
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