14 mars 2009
PHYSIONOMIE DE DIALOGUE
Ἀπολλόδωρος
Δοκῶ μοι περὶ ὧν πυνθάνεσθε οὐκ ἀμελητέτητος εἶναι·καὶ γὰρ ἐτύγχανον πρώην
εἰς ἄστυ οἴκοθεν ἀνιὼν Φαληρόθεν·τῶν οὖν γνωρίμων τις ὄπισθεν κατιδών
με πόρρωθεν ἐκάλεσε,καὶ παίζων ἅμα τῇ κλήσει·
Ὦ Φαληρεύς, ἔφη, οὗτος Ἀπολλόδωρος,οὐ περιμένεις;
κἀγὼ ἐπιστὰς περιέμεινα· καὶ ὅς·
Ἀπολλόδωρε, ἔφη, καὶ μὴν καὶ ἔναγχός σε ἐζήτουν
βουλόμενος διαπυθέσθαι τὴν Ἀγάθωνος συνουσίαν καὶ
Σωκράτους καὶ Ἀλκιβιάδου καὶ τῶν ἄλλων τῶν τότε ἐν τῷ συνδείπνῳ
παραγενομένων, περὶ τῶν ἐρωτικῶν λόγων τίνες ἦσαν·
ἄλλος γάρ τίς μοι διηγεῖτο ἀκηκοὼς Φοίνικος τοῦ Φιλίππου·
ἔφη δὲ καὶ σὲ εἰδέναι. ἀλλὰ γὰρ οὐδὲν εἶχε σαφὲς λέγειν· σὺ οὖν μοι διήγησαι·
δικαιότατος γὰρ εἶ τοὺς τοῦ ἑταίρου λόγους ἀπαγγέλλειν· […]
Apollodore
" Je me figure n’être pas si mal exercé sur le sujet dont vous vous informez. En effet, dernièrement, je montais par hasard de chez moi, à Phalère, vers la ville. Une de mes connaissances, m’apercevant de derrière, m’a hélé de loin, et m’a dit en jouant sur l’appel : « Oh! Citoyen de Phalère ! Le nommé Apollodore ! Tu n’attends pas ? » Et moi, je m’arrête et j’attends. Et lui de dire : « Apollodore, ne voilà-t-il pas que justement je te cherchais : je veux apprendre par le menu la (ré)union de Socrate et Alcibiade, et des autres qui se trouvaient alors avec eux au repas, et quels ont été les discours d’amour(eux). En fait, quelqu’un d’autre me l’a raconté, après avoir entendu Phénix, le fils de Philippe. Il a dit d’ailleurs que toi aussi tu étais au courant. Mais en réalité il n’avait rien à dire de bien clair. Donc, c’est à toi de m’en faire un récit. En effet, il te revient de droit de rapporter les propos de ton ami."
Aristote plaçait (si l’on en croit Diogène Laërce) les dialogues platoniciens entre la poésie et la prose, alors que le discours versifié d’Empédocle l’autorisait à l’appeler physicien, et non poète. Poésie par les moyens mimétiques, prose par l’absence de mètre, cette introduction du Banquet construit une fiction et reconstitue la réalité. Pour moi, ne voyant pas avant tout dans cet enchaînement de discours rapportés
Banquet àInconnu/AristodèmeàPhénix à Glaucon ß Apollodore ß Aristodème ß Banquet
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Amis d’Apollodore
la preuve de la volonté de Platon de situer historiquement ce dialogue et de lui faire traverser l’espace de seize années environ, j’y admire l’utilisation des procédés narratifs, aussi beaux que ceux d'Homère, qui amplifient le mouvement de la tradition du discours. D’ailleurs, les lecteurs du présent ne sont plus sensibles au temps fini de Platon, qui une fois pour toutes fixe la parole partie de la bouche véridique et égarée dans les bouches trompeuses, le temps d’un retour à la bouche véridique, mais au temps infini et inchangé de la parole portée jusqu’à nous.
Ainsi, ces vraisemblables Mille et une Nuits de la parole aboutissent au matin sur la route qui va de Phalère à Athènes. L’Ilissos roule entre les roseaux, quelque chose du mur de Thémistocle se tient encore, Apollodore monte entre les yeuses et les oliviers : le chemin est long pour un homme, il dure le temps d’un dialogue socratique qui une nuit dura et durera une autre peut-être, lorsque Apollodore en fera le dernier récit à des amis.
Car la parole n’a d’étendue qu’entre nous, qui comprenons le même langage : pour un peu, ce racontage pourrait être un commérage. Quelle avidité d’entendre les détails ! Alors ? Qu’a dit Socrate ? Qu’a dit Alcibiade ? Que reste-t-il de leurs amours ? Qu’est-ce que cela leur inspire ? Bien que je paraisse prêter à Platon des pensées, l’emploi de ces mots, συνουσία et ἐρωτικοί λόγοι, prononcés par Glaucon - époumoné de sa course derrière Apollodore et de son impatience - le premier signifiant « réunion, conversation, union charnelle », et ayant donné συνουσιασμός « commerce intime », le second ne pouvant autrement se traduire que par « discours d’amour » ou « discours amoureux » - alors que περί ἔρωτος, qui constitue d’ailleurs le sous-titre de l'oeuvre, aurait été plus précis - révèle peut-être l’intention de laisser au lecteur liberté de songer à des développement réels et particuliers de l’amour.
La joie et l'humour d'Apollodore qui brillent dans ce passage, de ce « tendre » ou « simple d’esprit » que Platon charge de rapporter en 400 les discours sur l’amour à la proche et lointaine postérité, a un aspect tragique : en 399, aux derniers instants de Socrate, il « hurlait et ses pleurs fendaient le cœur des assistants ».
Sauf celui de Socrate.
Photographie Sapience Malivole, "Symposium du bosquet"
Commentaires
Fautes d'espace
Désolée pour les intervalles non respectés et autres erreurs : la machine n'en fait qu'à sa tête...
ah, surtout, vous, ne vous excusez pas !
Bon sang de bon soir, Sapience, on se fait un sang d'encre à votre sujet, et voilà que vous ne vous préoccupez que de votre machine ! Et alors ? Vos admirateurs (qui ont fort à faire avec le texte du jour, d'ailleurs, parce que le voilà érudit et touffu à souhait), qui n'osent se réclamer de votre amitié tant vous êtes lointaine, vous en préoccupez-vous ?
Clopine
Amitiés
Kakoboulè Sophia, quel bonheur de vous relire. Votre grec me manquait. Et votre talent. Kalispéra, donc et j'espère que tout va bien pour vous.
Amitiés
MàC
ça démarre fort...
.... et le grec de certains est pas mal rouillé. Il va falloir bosser. Est-ce qu'il y a une version "débutants" prévue ?
Où l'on essuie les plâtres
Bonjour et merci à tous,et ravie d'avoir de vos nouvelles après cet intervalle.
"Le temps d'un retour" peut être long, et durer peu.
En fait, j'aime les prologues, préludes, préambules : avec les faits s'annnonce la méthode, et avec la méthode l'esprit. Voici, sur le même sujet, les premières lignes de la "Papesse Jeanne", de Roidis
"Les poètes épiques commencent toujours par le milieu.Les romanciers font la même chose, eux qui pour leurs récits en dix tomes revendiquent le titre d'épopée en prose (...)Telle est la méthode commune que recommandent les critiques. Mais moi, étant ami de l'ordre, je préfère celle des poètes cycliques et des juges d'instruction, qui prennent celui qu'ils biographient, héros ou malfaiteur, depuis le berceau, en suivant tous ses pas par ordre chronologique vers l'immortalité ou la potence".
Le "Banquet" n'est qu'un épisode de l'épopée socratique, et l'on prend par le milieu du milieu du milieu, si j'ose dire, les aventures du sage narrées par ses différents auditeurs.Ainsi Platon en rapportant l'histoire forge aussi la légende et le mythe, selon le principe évoqué par Guillaume d'Aquitaine
"J'ai fait ces vers je ne sais sur quoi
Et les transmettrai ainsi à celui
qui les transmettra ensuite à autrui,
Là vers l'Anjou
Qui les transmettra de son propre chef
A quelqu'un d'autre"
Le "Banquet", s'achevant sur l'histoire - puisque les dernières lignes nous montrent Socrate-tempérant-dans-l'intempérance retournant à ses occupations habituelles après une nuit blanche comme si de rien n'était- a l'avantage de nous faire pressentir une suite en ne refermant pas le cercle de sa propre présence dans le temps, ni celui du discours d'Apollodore à Glaucon et à ses amis, relégués d'ailleurs par ce procédé au rôle de simple locuteur fictif. D'autre part, au prologue engagé dans des temps et lieux grossièrement précis répond un épilogue abrupt ouvrant sur le temps infini. Ces moyens rappellent l'introduction à un autre dialogue, celui de Jacques le Fataliste
"Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde? Comment s'appelaient-ils? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce qu'on sait où l'on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien, et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut".
Je me fais toujours ces petites réflexions en lisant ce prologue, d'ailleurs si animé et "maniant terre à terre" : la philosophie naît lorsqu'on cesse de se considérer dans le (dé)fini, qui n'est que le tremplin pour nous nécessaire des possibilités in(dé)finies.
J'ai justement pensé au "Banquet" en lisant le dernier livre d'Assouline !
Parce que, quand même, placer des intellectuels autour d'un dîner, ça remonte à loin, n'est-ce pas ? Une difficulté supplémentaire pour Assouline, que ce thème rebattu.
En hâte, en vrac, et probablement en erreurs
Bonsoir Clopine, c'est vrai que l'on peut trouver des analogies entre les deux, puisque ce sont deux exemples de littérature de représentation. Mais je crois que le parallèle s'arrête là : d'un côté, une réunion entre égaux, prêts jouir du vin et de la conversation,maniant la persuasion, passant de la réalité à l'idée pour revenir à la réalité, parcourant l'existence pour traquer l'essence; de l'autre, un échantillonage d'une même classe sociale, celle de l'argent, prêt à représenter les vertus de sa caste afin d'excercer une pression, maniant la violence devant l'effigie de l'être humain assis à table, qui devient le catalyseur des sentiments. Des Saturnales ne sont pas possibles : le maître ne cède pas sa place au serviteur. La révolution non plus : le serviteur est désormais un individu. Ainsi la position est fausse mais admise dans les démocraties modernes. Seul le contact (et non le discours, que les Anciens considéraient comme la qualité intrinsèque de l'homme), révélant et dissolvant les préjugés,faisant apparaître des pulsions primitives chez des gens qui ne sont pas des énonciateurs conscients, mais des objets parlés par leur langage,peut ramener l'homme vers l'homme : or c'est quand même par un triomphe de la métaphysique, le rapprochement se fait parce qu'on admet l'essence avant l'existence, qui ne se découvre que peu à peu, et encore seulement parce qu'elle est fondée sur des valeurs connues qui les ramène à une certaine égalité. La culture-ornement chez les uns, la culture-arme chez l'autre.
Il y aurait mille choses à dire sur la construction que fait Pierre Assouline dans ce roman, que j'ai lu rapidement ce week-end : en tout cas, il m'a semblé transmettre beaucoup de tristesse.
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