15 janvier 2009
PHYSIONOMIE DE SCENE
C'était vers le soir, et je suis sortie; je me suis assise sur le banc de la petite place au mobilier abrégé: deux arbres pas bien hauts, une chapelle et un vase bleu, des fenêtres, une fontaine.
Assise dans cet intérieur d'extérieur, j'attendais, en remarquant les détails des balcons et des passages jetés au-dessus des ruelles.
La nuit venait, le silence était fait, je n'entendais que les vagues dans l'eau.
J'attendais que cela commence.
Soudain, côté jardin, un homme est progressivement apparu, il prenait une forme complète au fur et à mesure qu'il montait les degrés.
Il est passé devant la chapelle en faisant le signe de croix, et s'est arrêté sous un balcon.
Il a crié : "Oh!" et un autre homme est sorti sur le pont de sa porte.
"C'est fini", dit le premier "je reviendrai demain".
Je vis alors qu'il avait la couleur des murs écaillés, et qu'il s'enroulait les mains dans un chiffon.
"A quelle heure?" a demandé l'autre.
"A quelle heure... heure... heure?" a demandé l'écho.
Le premier homme n'a pas répondu, il a fait un geste des épaules, devant la bouche ouverte de l'écho.
Puis il est sorti côté cour, et sa tête a disparu derrière le vase bleu. C'est l'écho qui m'a dit : "Bonsoir...bonsoir...bonsoir".
Photographies Sapience Malivole, Andros.
Commentaires
Maurice Chappaz est mort
Maurice Chappaz, le poète suisse du Testament du haut-Rhône, entre bien d'autres, est mort à 92 ans.
quelques bribes recueillies au hasard de la toile :
"Nous quittions parfois le couvert des pins, et, d’une éminence parmi les anémones soufrées, je pus voir (jusqu’à une vapeur dans le ciel et des fumées qui s’élevaient de la terre pour la joindre) l’étendue sans fin des arbres et sentir l’odeur de cette mer et distinguer au loin dans le violet et le crêpelé de ces flots comme une tache de coquelicot qui était le toit rouge d’une métairie." (Les Grandes Journées de printemps)
Il y a peu, dans une lettre adressée à ses amis, Chappaz écrivait : "L’Abbaye où s’éteignent des flocons paraît toute grise et semble réfléchir". Cette image est comme un autoportrait. Puis : "Je suis à la fin d’une œuvre qui n’a fait qu’effleurer par-ci, par-là depuis l’endroit où je suis né, l’immédiateté de l’univers. Cet effleurement, je l’espère, éveillant un sens."
"(...)on oubliera jamais les sources
nous avons nos lieder dans le cœur
notre devoir cependant est d’assimiler le monde par l’action
la méditation même
avant de nous fondre dans le brouillard
Je regarde le Rhône
l’eau qui court l’eau qui galope je touche à la Laponie...
le même mot pour dire le renne
le Rhône c’est le grand cerf sauvage
qui détale qui se presse entre deux solitudes : Camargue et glacier "
(Vocation des fleuves)
J'aime beaucoup ce poète. Beaucoup plus que les citations que j'ai trouvées, pas choisies, car je n'ai pas de livre de lui accessible ce soir.
Mais je pense que c'est sur ce blog qu'il se sentirait le mieux... "il est sorti côté cour, et sa tête a disparu derrière le vase bleu. C'est l'écho qui m'a dit: "Bonsoir...bonsoir...bonsoir".
"Avec mon ciel portatif"
Bonjour Jean,
Les vers que vous citez font surgir pour moi deux images, la première, les mots de Dido Sotiriou disant "je quitte le monde des énigmes/sans en avoir résolu aucune", la seconde, les tapisseries de Dom Robert et ses extraits, essences, pépites de nature que l'on porte avec, sur et en soi.
http://www.magazine-plaisirs.com/images/images/SITE_RUBRIQUES_PLAISIRSn5/PLAISIRSn5_images/DECOUVERTE/Dom_Robert3.gif
merci
merci sapience et jean Ollivier pour vos textes
pour saluer Maurice Chappaz
Bonjour,
Suite à mon commentaire précédent, j'ai ressaisi quelques extraits de OFFICE DES MORTS et de TENDRES CAMPAGNES de Maurice Chappaz, qui est mort ces jours-ci. Je ne me souvenais pas que c’était aussi un traducteur, du grec et du latin. Il a traduit toute l’idylle de Théocrite (bilingue chez Orphée la Différence) et les Géorgiques de Virgile (Poésie, Gallimard). Ce blog est donc bien le lieu pour lui faire une petite place.
Chez nous
La mort survient comme les coureurs allègres
à torses d'oiseaux,
aux skis une gerbe de neige.
La mort est une petite servante
lente de majesté.
Elle s'arrête sur mon seil.
- Bonjour Toi ! lui dirai-je.
c'était extrait de : OFFICE DES MORTS — OFFICE DEUXIÈME PARTIE
Et voici à présent un extrait de : TENDRES CAMPAGNES — LE COEUR AUX JOUES
V
Comment faut-il aimer sa Dame?
Comme un seigneur
quant à la générosité
comme un serviteur
quant à la foi.
Ainsi il y a une mystérieuse égalité.
VII
Humer simplement une rose
ou dévaster le jardin
parce que la brise a ouvert la porte ?
Je me suis assis devant la maison
de ma bien-aimée.
l'angoisse scelle mes lèvres
et fait parler mon coeur en silence.
VIII
Mon désir d'elle
la fait ressembler à une carafe d'eau glacée
qui circule en plein midi
à la terrasse d'un café.
Mon désir d'elle la pose sur la table
telle une cathédrale claire et fragile,
le litre et le verre.
Mais mes lèvres balbutient de soif
et cette transparence est pour mon esprit
une nuit au milieu du jour.
IX
Le soleil est fou de la fraîcheur des carafes.
Elles s'environnent d'une écorce de buée.
Ainsi ta pudeur,
ainsi mon regard.
XV
Un paysan s'empoigne la tête
Je déteste les anges et je les étudie. J'observe les bêtes et je les comprends. Car trois choses sont bonnes pendant la nuit : forniquer, regarder la lune ou prier.
XVI
Toutes les femmes en une
L'amante dit : "Je serai ta soeur, ta mère, ta fiancée, ta putain, ta princesse, ta sorcière."
Lui répond : "Je suis des morceaux de moine, de paysan, de seigneur, de poète, morceaux de vieillard et d'adolescent.
"Cuisons ensemble. Les anges ou le diable se réjouissent du fumet de la marmite."
XVII
l'amour qui s'éloigne
J'ai perdu la Dame que j'aimais. Dans le ciel elle était un tiercelet. Et là comme je l'adorais encore, j'ai reçu une crotte dans l'oeil. Cette crotte que la publicité nomme diamant. Et me voilà poète !
Extrait de : TENDRES CAMPAGNES — LE COEUR AUX JOUES
J'aime beaucoup -comme toujours- le poème sur la mort : la "petite servante". J'y ai songé hier au soir, je me suis demandé à quoi il fait allusion : de la lampe qui reste allumée aux servantes d'Ulysse, un parfum de mythologie s'en dégage.
Ces quelques vers sur la mort seraient parfaitement traduits en grec, le savez-vous? On forgerait un adjectif pour "torse d'oiseau", "lente de majesté" et un superbe substantif pour "gerbe de neige".
Chappaz, un obituaire
On trouve un article sur lui dans le Monde
http://www.lemonde.fr/carnet/article/2009/01/22/maurice-chappaz-ecrivain_1145153_3382.html.
ses oeuvres sont difficilement accessibles, dixit Kechichian, qui signe la nécro. Alors, quelques courts extraits du "Valais au gosier de grive" (chez Babel, avec "Chant de la Grande Dixence"):
II
Aussi simple que le limbe d'une feuille,
la nervure du Rhône et des torrents;
la quintessence du nord
et du midi
[...]
Il a eu les membres et chaque trait
taillé à coups de serpe
mais avec la justesse d'un coup d'archet.
[...]
XVII
Les poètes sont sortis comme des saxifrages [....]
XIX
Les chapelles blanches
se froissaient pareilles à des robes
dans le tintamarre des cantines.
Seul un verre de vin m'inspirait :
"Elles s'effaceront ces oeuvres ;
tout n'a qu'un but
donner un instant
un porte-voix
à travers les ravins
à l'âme muette des cierges
au Valais au gosier de grive" :
XXV
[...] ce pays était le pays des calices.
Les montagnes bruissaient.
les truites dans l'eau du Rhône
avalaient l'ombre des fleurs de pruniers.
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