20 décembre 2008
PHYSIONOMIE DE DAMOCLES
....au pays de mes pères.
Satire et travestissement : chant de Noel grec pour chaque type social! En effet, il est de tradition que les enfants ou les..mendiants sonnent à votre porte pendant les fetes pour vous chanter les "kalanda", et vous devez leur donner la pièce. Ainsi, pour réussir votre coup, sachez vous vêtir et chanter conformément aux moeurs de celui auquel vous vous adressez :
1) Le beauf amateur de "skyladika"
2) Le beauf amateur de hawailleries
3) Le beauf disco
4) Le beauf rébète haschischomane
5) Le beauf aristocrate, bourgeois européanisé
6) Le beauf rocker
http://fr.youtube.com/watch?v=bphFDYtBI6c
Par l'inoubliable groupe de Thessalonique "Aman".
Photographie David Morichon
PHYSIONOMIE AUGURALE
ΧΡΟΝΙΑ ΠΟΛΛΑ! ΜΕΙLLEURS VOEUX A TOUS!
Je vous retrouverai dans quelques temps, puisque demain je retourne....page suivante.
Photographie David Morichon
PHYSIONOMIE D'EXIL
Des sept tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues, j’ai un faible pour Ajax et Philoctète. Pour Ajax, à cause de la folie ; pour Philoctète, à cause de l’exil. Au-delà du thème sophocléen de la raison d’état et de la raison privée (chacune constituant une hybris inconciliable, et que seule l’intervention du dieu peut, ordonnant, châtiant et apaisant, faire revenir à la mesure), de ces devoirs conflictuels qui torturent la conscience de l’homme, Philoctète aborde le pouvoir du discours, la solitude et le retour à la vie sauvage. Philoctète est le premier Crusoë, mais un Crusoë sans foi.
Il s’agit d’une pièce politique : Philoctète a été relégué sur une ile déserte, et on revient le chercher lorsque le pouvoir a besoin de lui. L’exposition suffit, en une phrase et une dizaine de vers, à tout dire sur les circonstances du drame :
Ὀδυσσεύς
Ἀκτὴ μὲν ἥδε τῆς περιρρύτου χθονὸς
Λήμνου, βροτοῖς ἄστιπτος οὐδ᾽ οἰκουμένη,
ἔνθ᾽, ὦ κρατίστου πατρὸς Ἑλλήνων τραφεὶς
Ἀχιλλέως παῖ Νεοπτόλεμε, τὸν Μηλιᾶ
Ποίαντος υἱὸν ἐξέθηκ᾽ ἐγώ ποτε,
ταχθεὶς τόδ᾽ ἔρδειν τῶν ἀνασσόντων ὕπο,
νόσῳ καταστάζοντα διαβόρῳ πόδα·
ὅτ᾽ οὔτε λοιβῆς ἡμὶν οὔτε θυμάτων
παρῆν ἑκήλοις προσθιγεῖν, ἀλλ᾽ ἀγρίαις
κατεῖχ᾽ ἀεὶ πᾶν στρατόπεδον δυσφημίαις,
βοῶν, στενάζων.
Ulysse : (il montre un promontoire)
« Cette abrupte pointe baignée de tous côtés de la terre de Lemnos, que ne foulent ni n’habitent les mortels, c’est là, ô enfant du père le plus valeureux des Grecs, fils d’Achille, Néoptolème, que j’ai moi-même un jour abandonné le Mélien fils de Poias, chargé de le faire par ceux qui sont nos chefs, son pied dégouttant de pus sous l’effet d’un mal qui ronge de toute part, au point qu’à libation ni sacrifice il ne nous était possible de mettre la main tranquillement, tant sans arrêt il remplissait le camp entier de sauvages cris funestes, hurlant, gémissant »
La traduction veut être fidèlement mot-à-mot, car les connotations des termes employés par le poète concourent à préciser les éléments du drame.
Le lieu n’est pas à proprement parler l’ile de Lemnos, mais un rocher s’avançant sur la mer (ακτή), au lieu d’un rivage plane (αιγιαλός), là où probablement se sont arrêtés les navires qui ont emmené Ulysse et Néoptolème. Un lieu sauvage, escarpé, stérile, entouré d’eau sur trois côtés, un véritable piège, une limite, un confins. Et pas un seul habitant (alors que la tragédie d’Eschyle comportait un chœur de Lemniens). Là, il n’y a que des oiseaux et des bêtes féroces : Philoctète est un banni du monde des humains. Cette terre est un lieu de régression pour l’homme, à mi-chemin entre la nature sociale et animale, entre la vie et la mort.
Le temps est celui d’un retour, de l’achèvement d’une action commencée il y a longtemps (comme dans toutes les pièces de Sophocle, l’hybris prend sa source dans le passé, dans les ancêtres déjà) : le revirement n'est qu'apparent, pour Philoctète a lieu la « crise » (instant du jugement qui décide du sort) de son destin.
Les raisons du bannissement de Philoctète sont contenues dans quelques mots. D’abord, le verbe employé par Ulysse pour « abandonner » est en fait le verbe « exposer », comme l’on fait d’un enfant ou d’un malade encombrant. Il s’agit d’une exposition devant les dieux et la nature, qui se chargeront de protéger ou d’achever, d’un jugement divin auquel l’homme ne veut pas mettre la main, parce qu’au fond il n’est pas sûr de son droit. Ce qui protège en fait Philoctète, ce sont les armes d’Hercule, l’arc et les flèches empoisonnées, qui lui permettent de survivre – dernier vestige en lui de l’homo faber. Mais cette possession constitue également le danger, puisque c’est elle que convoitent les Grecs. Philoctète blessé, mordu au pied par un serpent pour avoir partagé la couche? de la nymphe Chrysè, répand sur l’armée l’odeur du sacrilège. Et plus encore : ses cris (δυσφημιαίς) sont appelés « de malheur », ils sont sinistres et attirent le mauvais sort sur l’armée qui assiège Troie. Philoctète souille en acte et blasphème en parole.
Il est admirable d’ambiguïté que l’exposition soit confiée à Ulysse, le moins digne de foi de tous les Grecs, si l’on excepte Thersite. Dans toute la pièce, la parole d’Ulysse, - et celle que Néoptolème répète après lui, ou trouve en lui sur ses conseils - est double : elle n’a d’autre but que tromper, elle représente un droit subjectif, elle est donc manipulatrice, justificatrice des actes impies mais utiles. Elle est la force suprême de l’homme dans la cité, celle qui caractérise l’homme mieux que le fer, instrument de la force sauvage. D’ailleurs, il conclut son exposition par « mais à quoi bon dire tout cela ? » comme s’il ne voulait pas en dire davantage.
Par la bouche d’Ulysse donc résonnent dans le même vers les noms des trois protagonistes qui, finalement, s’opposent à lui. D’abord le défunt Achille, garant de la noblesse héroïque dont fera preuve son fils et héritier : ils sont du même sang, du même οίκος, c’est le signe que le droit privé se heurtera au droit public représenté par Ulysse. Signe aussi que Néoptolème servira d’appât, car il est enfant (deux synonymes, l’un révélant son jeune âge) de celui qui représente par excellence les vertus morales du héros. Car Ulysse, lui, se dit « chargé, soumis, obéissant » : ταχθείς, il exécute aveuglément, il ne discute pas, même s’il laisse entendre plus bas qu’un conflit l’habite, il a choisi son rôle - il sert, il est voué.
Philoctète n’est pas désigné par son nom, mais par son lieu d’origine et le nom de son père : faut-il y voir un des signes de sa déchéance, de son « retour à la vie sauvage » ? Il n’est pas encore personne, mais il n’est plus quelqu’un que par son ascendance. Ou bien, s’agit-il d’un remords d’Ulysse révélé par une périphrase ? Car dans toute la pièce, la pitié envahit : le spectacle du vieil homme plein d’espoir puis de désespoir trainant sa jambe gangrenée, la douloureuse vérité de chacune de ses paroles, nous font toucher ce que nous pouvons tous être par un revirement de l’existence, trahis, prisonniers, exilés, rejetés de la cité, tenus dans une marge où n’existent que les bêtes et les dieux.
Photo Sapience Malivole "Philoctète à Ikaria"
19 décembre 2008
PHYSIONOMIE D'HOMME QUI DOUTE
Pétros Markaris, né en 1937, a publié aujourd'hui cet article dans le journal "Ta Néa". Il est l'auteur de ces romans policiers dont j'ai fait souvent l'éloge, et que Pado a lus. Dans tous ces romans, Markaris met l'accent sur les changements qu'a connus la Grèce au cours de ces dernières décennies, changements qui font que les responsables de la situation sont désormais invisibles.
"Ce que nous vivons ces dix derniers jours, c’est l’effondrement total des valeurs d’une société. Rien n’est demeuré debout : ni l’état, ni le gouvernement, ni les partis politiques, ni la communauté universitaire. Dans cet affligeant paysage, l’hypocrisie triomphe comme la seule « valeur » stable.
Qu’est-ce d’autre, sinon de l’hypocrisie, lorsque le Premier Ministre fait son apparition pour – et c’est à son honneur- prendre sur lui la responsabilité, mais lorsque les responsabilités de ses ministres sont qualifiées d'« objectives » et restent sans conséquences ? Est-ce autre chose que de l’hypocrisie, lorsque les partis de l’opposition ne peuvent parvenir à une conclusion commune, et qu’au lieu de cela chacun élabore la sienne, qui sert sa propre clientèle ?
N’est-ce pas de l’hypocrisie lorsque les recteurs (prytanes de l’Université) crient aux hommes politiques « Ecoutez leur colère », (des étudiants) quand eux-mêmes jouent tous les jeux des partis aux élections de l’Université, ne touchent pas à un asile universitaire qui constitue un exemple unique au monde, et n’ont pas l’audace de mettre en application la loi Yiannakou, même maintenant où l’occupation des locaux a lieu par des groupes extérieurs à l’Université ?
Quant au mouvement étudiant, comment peut-on se persuader de sa sincérité, lorsqu’on le voit descendre dans la rue et effectuer des occupations de locaux, en réclamant seulement que rien ne change dans l’Université ?
Je veux, je veux beaucoup, croire au cri d’angoisse des élèves. Pour leur propre bien d’abord, pour le mien ensuite. Qu’ils me permettent cependant d’attendre un peu pour m’en persuader. Parce que, moi qui ne conduis pas et circule en utilisant les transports en commun, je vois constamment autour de moi des enfants de 15 à 16 ans habillés du dernier chic, portant des vêtements de toutes les marques, téléphonant sur les portables les plus récents et outillés de i-pods et de mp3. Si donc ils élèvent la voix pour parler de valeurs, je voudrais leur rappeler que la simplicité et la mesure sont des valeurs constantes, chose que n’est surement pas la consommation effrénée assurée par leurs parents.
Je voudrais aussi leur rappeler que jusqu’à maintenant eux-mêmes, leurs parents et leurs professeurs semblaient s’être confortablement installés dans le système en chaine : école primaire - collège- cours privés (1)- université. S’ils objectent, qu’ils regardent les occupations de locaux qu’ils font dans leurs écoles, et qui ne leur coutent rien, puisque l’après-midi ils se retrouvent tous dans les cours privés.
« La situation en empirant s’améliore », disait sarcastiquement mon ami Mimis Despotidis, d’illustre mémoire. Il semble que dernièrement, certains aient pris cette parole au sérieux."
(1) : Je traduis par "cours privés" le nom de ces instituts - où enseignent parfois meme les professeurs des écoles publiques- où les élèves grecs "refont" les cours du matin, ou des parties du programme qui ne sont pas abordées en cours. Imaginez que le matin, certains profs disent : "Bon, ça, on le laisse, vous le verrez au cours privé". Il s'agit d'une véritable "éducation parallèle", financièrement rentable. Malheureusement, les parents pauvres ne peuvent pas payer ces cours à leurs enfants, qui doivent se contenter des cours de l'école. Markaris dit que finalement, l'enfant riche peut paralyser son école en l'occupant, ses parents lui trouveront toujours des professeurs. Il faut ajouter que les examens panhelléniques, même s'ils se sont assouplis, sont demeurés un concours, et n'entre pas à l'université qui veut, et où il veut. Ainsi, beaucoup d'étudiants se retrouvent dans les Instituts de Technologie ou autres (qu'on me pardonne!) établissements "sous-universitaires". Les plus fortunés iront faire leurs études dans les universités étrangères, en Europe ou, désormais, en Grèce même, puisque les accords d'équivalence ont été passés, et les instituts américains du supérieur ont leur clientèle. Ainsi, le riche ne perd rien, mais le pauvre perd tout.
En fait, Markaris dit : "Battez-vous pour ce qui doit véritablement être changé, mais pour l'instant, vous n'avez pas de projet, et vous faites le jeu de ceux qui ont construit ce système".
Photographie "Pétros Markaris", extraite du journal "Ta Néa"
18 décembre 2008
PHYSIONOMIE DE SYMBOLE
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Voici le "rocher sacré" des Grecs, l'endroit où ils ont érigé leurs premières demeures et leurs temples. L'endroit symbolique entre tous que chacun se dispute, conquérants ou indigènes, détenteurs du pouvoir ou ses opposants. Cet après-midi, des étudiants ont hissé cette banderole de "résistance",pendant que dans les rues les manifestants s'attaquaient aux symboles et instruments de la vente, du vendeur et du vendu, et que les mystérieux "encagoulés" continuaient la destruction et le pillage.
Théodorakis a dit aujourd'hui :"Otez leur cagoule aux encagoulés, résistez à la manipulation que l'on fait de vous".
Mais peu d'échos : quels sont les journaux qui s'interrogent sur l'identité de ces meneurs en cagoule? Qui va dire qu'il s'agit de groupes d'extrême-droite ou de gens (des travailleurs immigrés par exemple, sur lesquels on exerce un chantage) dirigés ou couverts par la police ?
La situation économique est dramatique, l'état est près de la faillite; si elle a lieu, le gouvernement tombera immédiatement.
C'est l'occasion rêvée pour qu'interviennent les "sauveurs "du pays, ceux-là même qui l'auront déstabilisé.
Photographie extraite du journal "Ta Néa"
PHYSIONOMIE DE COMPLEXE
A propos de La Papesse Jeanne, j’ai déjà parlé d’Emmanouïl Roïdis (1836-1904, auto-nommé le « Fléau »), critique, auteur de nouvelles et de chroniques parues dans la presse, qui occupe une place à part dans les lettres helléniques. Erudit, puisant dans la tradition grecque de l’épigramme et de la satire, influencé par le positivisme et la critique de Taine, il n’a pas été à mon avis ce sec « déconstructeur » que certains affirment uniquement voir en lui : dans sa critique se trouve aussi la solution et, même si cela était, on ne peut demander au critique de ne mettre le doigt sur la plaie que lorsqu’il a découvert la panacée, ni plus généralement à l’art d’être un analgésique. Le critique n’est pas un Archimède politique trouvant des « savons » dans un bain de foule.
Haïssant la bourgeoisie athénienne car elle était privée selon lui de sens esthétique dans toutes les manifestations privées ou politiques de sa vie, il lui en a également beaucoup voulu de manipuler le peuple, tout comme il en a voulu à celui-ci de se faire manipuler. Quant au clergé, nous en avons déjà eu un aperçu.
Bref, l’amour ni l’indulgence ne sont les lares de cet auteur, qui, d’ailleurs, était atteint de surdité aristocratique et misanthropique.
Les conditions actuelles donnent aux critiques de Roïdis une pertinence nouvelle, et je vous propose quelques extraits de son album d’aphorismes : Noël approche, et les occasions de railler, en famille ou en société, vont se multiplier.
ANIMAUX
« Souvent, lorsque je regarde mon chat gravement penché sur une souris dans les spasmes de l’agonie, il me semble voir un haruspice antique examinant les entrailles de la victime. »
« Même les porcs aveugles savent trouver les glands. »
EGLISE
« Tous les animaux nuisibles, les serpents, les guêpes, les moustiques et les scorpions deviennent plus malfaisants et venimeux lorsqu’ils vivent plus près du soleil. Les prêtres seuls constituent une exception[1]. »
FEMME
« Amour platonique : molle biscotte pour ceux qui n’ont pas de dents. »
« La femme grecque ne se soucie pas d’être aimée ; il lui suffit d’être préférée. »
« Les Athéniennes appartenant à la classe sociale inférieure se divisent en femmes de la cour[2] et femmes de la rue. »
« Satan seul, et non Adam, a connu une femme entièrement vierge. »
HUMANITE
« Un homme bon serait celui qui serait disposé à se couper les cheveux afin de fabriquer une perruque pour son ami chauve. »
« Penser sensément est souvent synonyme de ne pas penser. »
« Je respecte les morts même lorsqu’ils sont encore en vie. »
LITTERATURE
« De nos jours, on appelle romancier celui qui ne se contente pas d’enlever le vêtement de son héroïne, mais qui lui ôte aussi la peau afin d’en montrer les entrailles. »
POLITIQUE
« Si l’on y regarde de près, le sceptre royal n’est rien d’autre que le manche du fouet. »
« Il existe désormais une Turquie d’Europe, mais non une Europe turque. »
UNIVERSITE
« Les sempiternelles inscriptions à l’Université, les concours, les bourses, ressemblent aux couveuses destinées à l’éclosion artificielle des poulets. Mais les écloseurs devraient également veiller à l’alimentation des nouveau-nés. »
« Université : pépinière, non des lettres, mais des illettrés. »
Autres œuvres traduites en français, chez Actes Sud :
Un mari de Syros
La complainte du fossoyeur
[1] Il s’agit, juste avant, d’une description des prêtres du nord de L’Europe.
[2] La demeure athénienne était composée d’une cour et d’un bâtiment. Autour d’une cour pouvaient se trouver plusieurs bâtiments, qui abritaient plusieurs familles.
Photographie Monique Kamari "Fresque crétoise"
17 décembre 2008
PHYSIONOMIE DE DAMNES
HALIKOUTI
Je ne me souviens pas de son nom, mais de sa tournure, telle que je l’ai vue sur la photographie qui accompagnait ce vieil article des « Nouvelles de La Canée » que l'on me montrait dans ce café du port. L’ancien esclave était un grand vieil homme, pieds nus, vêtu d’un pantalon court et d’une veste en toile de jute : la photographie avait-elle été prise après ce geste inouï, voire subversif ? Comment expliquer autrement qu’un être si peu remarquable eût pu servir de modèle ?
Il n’a plus de nom pour moi, mais il n’est pas socialement anonyme : il est « halikouti ». Il appartient à l’une de ces générations d’esclaves noirs que depuis la conquête ottomane on faisait venir d’Afrique en Crète, afin de les faire travailler dans les champs ou sur le port. Ou bien, appartenant à l’armée égyptienne, il était demeuré en Crète après l’indépendance de l’ile, ou il avait fait partie du plan ottoman de peuplement des terres par une population noire et musulmane.
A l’Indépendance, il n’est pas reparti, ni pour l’Egypte, ni pour la Turquie : quoique paria entre les pauvres, la Cité Crétoise était le lieu où le faix n’avait plus d’entraves.
« Hal li kouti », en certain arabe dialectal, veut dire « pose la caisse » : c’était la parole des porteurs, à l’arrivée du bateau, pour enjoindre les étrangers de laisser leur valise à terre, afin qu’ils s’en chargent eux-mêmes et puissent gagner leur pain.
J’imagine qu’il vivait à l’extérieur du bastion de Koum Kapi, « la Porte des Sables » en turc, dans le quartier marécageux à l’est de la ville, où le Premier mai se déroulaient les grandes fêtes africaines. A cette occasion, autrefois, un bey offrait un veau à la communauté. Plus tard, les esclaves affranchis allaient chanter devant le palais du Prince Danois, en signe de reconnaissance envers les nouvelles libertés, ou de soumission aux nouvelles lois. Il devait servir sur le port quand les bateaux arrivaient d’Athènes ou d’Italie, remonter la rue jusqu’au marché, invisible instrument du spectacle des caisses estampillées au nom de leur destinataire. Peut-être était-il vendeur de poisson ambulant, ou égorgeait-il des bêtes pour les bouchers. La nuit, sur le port entièrement obscur où personne ne se hasardait, il devait rester à attendre le retour des barques. Sans femme, ni enfant, ni famille aucune : la vie d’un ancien esclave respecte le dicton « où est la terre, est la patrie ».
Pour quelle raison ai-je appris son existence, et pourquoi les gens de La Canée se souviennent-ils encore de lui, un siècle après ? Parce qu’un jour, il a donné une leçon de générosité, de celles qui son difficilement -mais est-ce vrai ?- accueillies par le doute ou le mépris, puisqu’elle vient d’un homme si infime : c’est peut-être la seule fois que la misère protège les intentions d'un misérable.
Il avait gagné au loto une grande somme d’argent, une ration de fortune : il ne l’avait pas gardée pour lui, mais l’avait offerte à une voisine crétoise, afin qu’ayant une dot elle puisse se marier.
Photographie Monique Kamari "Jugement dernier", fresque crétoise du début du XVIIème siècle.
PHYSIONOMIE DE PONT
Voici une très brève chronologie de la littérature néo-hellénique, que l'on fait débuter aux écrits byzantins en langue vulgaire. Je n'ai noté que les textes qui constituent des repères tant de la langue que des genres et des influences de la production littéraire. Je me suis interrompue à la naissance de l'Etat grec moderne, puisque avec l'Indépendance les conditions de la vie littéraire changent radicalement.
Empire Byzantin
XIème siècle : Digénis Akritas poèmes épiques
XIème siècle : Poèmes didactiques « Léon le Pauvre »
XIIème siècle : Satire Histoire naturelle du très-valeureux Buveur
La messe du Glabre
Poèmes prodromiques
Michail Glykas et le vers politique
Les Croisades : 1204, première chute de Constantinople
Chronique de Morée (œuvre d’un anonyme franc, il en existe deux manuscrits, l’un en grec, l’autre en français)
Reflux des mythes helléniques sur la Grèce par l’intermédiaire des Francs
Le roman : Kallimakos et Chryssorhoï (XIVème siècle)
Poésie crétoise : Léonidas Dellaportas (1350-1419)
Chronique chypriote : Léontios Machairas (XVème) ?
Chute de Constantinople (1453) et occupation ottomane
Confession de foi de Kyrillos Loukaris (1572-1638)
Prédications d’Iliias Miniatis (1669-1714)
Renouveau crétois :
Vintsentzos Kornaros
Erotokritos (poème épique de chevalerie) (1635 ?)
Le sacrifice d’Abraham (lui est attribué, 1696 ?)
Géorgios Hortatsis Erophili (drame tragique)
Autre foyers de production littéraire :
Les Phanariotes (Grecs de Constantinople) et les Grecs des provinces danubiennes (fin XVI-fin XVIIIème)
Rigas Ferraios (1757-1798) : proclamation des droits de l’homme, charte constitutionnelle, poésie.
Le problème de la langue (quelle langue employer, la « purisante » ou la langue démotique?) se pose, et ne sera définitivement résolu qu’en 1974.
Les Iles Ioniennes
Ioannis Vilaras (1771-1823)
Le chant klephtique : la geste populaire de la lutte contre les Ottomans.
Au tournant du siècle :
Adamantios Koraïs (1748-1833)
Andréas Kalvos (1792-1869)
Dionysos Solomos (1798-1857)
1821 Guerre d’Indépendance
1830 Naissance de l’Etat grec moderne
Photographie Sapience Malivole "Ikaria"
15 décembre 2008
PHYSIONOMIE D'AUJOURD'HUI
« Aujourd’hui est un beau jour pour mourir »,
Disaient, je crois, les Indiens d’Amérique, prêts à retrouver leurs ancêtres et à délaisser fièrement une vie pour une autre. Mais le Grec, lui, ne l’abandonne pas sans regrets : au contraire, elle lui est plus chère, et il pleure sa mort avant que de mourir. Car la vie de l’homme est brève, inutile et cruelle, mais la malédiction est qu’elle porte aussi en elle toutes les consolations. Depuis les plus anciennes sources antiques, l’adieu à la lumière fait partie du rituel de la brève préparation à la mort imminente, qui permet, disait Solomos, de se connaitre.
Dans les Hommes libres assiégés, ce poème –inachevé- en langue démotique qu’a laissé Solomos (1798- 1857) et qui retrace le siège de Missolonghi par les Turcs, le poète, en guise d’adieu au monde et à la vie, fait apparaitre le printemps avant la sortie des assiégés, dans la nuit du 22 au 23 avril 1825. La nature renaissante rappelle combien il est doux d’être dans « la beauté du monde », elle bouleverse l’héroïsme de ces gens désespérés, les fait hésiter sur leur décision de tenter l’ultime effort vers la liberté ou la mort.
Les symboles de la vie humaine utilisés depuis les Tragiques, Simonide ou Démodokos se retrouvent dans cette image de la renaissance éphémère opposée à l'interminable fin. On imagine les sept mille assiégés, les yeux fixés sur le « lac de mer », menant le thrène antique et regrettant de partir, aujourd’hui.
Και μες στη λίμνη τα νερά, όπ’ έφθασε μ’ ασπούδα,
Έπαιξε με τον ίσκιο της γαλάζια πεταλούδα,
Που ευώδιασε τον ύπνο της μέσα στον άγριο κρίνο˙
Το σκουλικάκι βρίσκεται σ’ώρα γλυκιά κι εκείνο.
Μάγεμα η φύσις κι όνειρο στην ομορφιά και χάρη,
Η μαύρη πέτρα ολόχρυση και το ξερό χορτάρι ˙
Με χίλιες βρύσες χύνεται, με χίλιες γλώσσες κραίνει ˙
Όποιος πεθάνει σήμερα χίλιες φορές πεθαίνει.
Et sur les eaux du lac qu’il a gagnées sans hâte,
Un papillon bleuté jouait avec son ombre
Embaumant du sommeil au cœur du lys sauvage ;
Et jusqu’au vers de terre pour qui cette heure est douce.
Nature enchantement, rêve enclos de beauté et de grâce,
La pierre noire est d’or et d’or l’herbe tarie,
De mille sources elle coule, de mille langues elle dit :
Mille fois mourra celui qui mourra aujourd’hui.
Photographie Aliocha Kolesnikov, "Anthos et Mélissa".
14 décembre 2008
PHYSIONOMIE DE FOYER
"Πάρε και σύμπηξε δυνατά μιάν πνευματική δύναμη, και καταμέρισέ την εις τόσους χαρακτήρες, ανδρών και γυναικών, εις τους οποίους ν'ανταποκρίνωνται εμπράκτως τα πάντα"
"Prends et compresse fermement une force de l'esprit (une idée), et sépare-la en autant de caractères, d'hommes et de femmes, dans lesquels tout corresponde en acte"
Solomos, Réflexions sur les Libres Assiégés.
Ioannis Kondylakis, donc, Dimitri. Il était Crétois, né dans le beau village de Viannos, l’ancien Rizokastro des Vénitiens, sur les pentes sud du mont Diktè. A sa naissance en 1861, les Turcs étaient encore maitres la Crète, et il a connu les dernières révolutions de l’ile qui accéda à l’Indépendance en 1898. Il fut homme de lettres pour vivre (il mourut, usé, en 1920), et écrivit dans les journaux crétois comme dans les revues athéniennes, puisqu’il passa dans la capitale la majeure partie de sa vie. Il écrivait ce que l’on appelait des « chronographimata », (il en a écrit 6000 !) c’est-à-dire de brefs récits, sous forme de chronique, concernant les mœurs de la campagne ou de la ville, qui peuvent être la forme primitive de la nouvelle hellénique, telle qu’en écrivait aussi Alexandros Papadiamantis, ou de nos jours notre ami Di Brazza, par exemple, qui s’est lancé dans l’étude de mœurs publiée sur blog, en utilisant un pseudonyme. Kondylakis aussi parlait sous le couvert de noms révélateurs : il avait transformé son nom en « Kondylophoros », « Porte-plume », ou il signait aussi « Diabatès» ou «Diavatis» (cela dépend quelle langue grecque on parle), le « Passant ». On dit communément que Kondylakis a élevé le « chronographima » au rang de genre littéraire. Pourquoi ? D’une part parce qu’il travaillait énormément à la composition et à l’expression de ses textes, en utilisant une langue très sobre, ironique et directe, faisant de la « katharevoussa » une langue presque orale, à laquelle d’ailleurs, comme Papadiamantis et Karkavitsas, il mêlait des expressions populaires ou dialectales, car l’esprit populaire ne peut se rendre que par la langue qu’il utilise. Nous avons beaucoup de renseignements sur la façon d’écrire de ces auteurs de « chronographimata », car ils composaient souvent au journal même, entourés de leurs collègues « de bureau ». Ainsi, nous savons que Kondylakis souffrait beaucoup en écrivant, qu’il n’était jamais satisfait, et que Varnalis avait près de lui dix crayons bien taillés (car il détestait s’interrompre pour tailler ses crayons) et une quantité de gommes. D’autre part, le « chronographima » de Kondylakis est devenu œuvre littéraire parce qu’il s’est attaché à décrire les sentiments des hommes dans des intentions bien précises : représenter le monde pour mieux le voir, proposer une vision réaliste des conditions d’existence de l’individu en société, et non pas offrir une image folklorique, idyllique ou méprisante de la vie des campagnes. Il a cherché l’expression propre à ce qu’il avait à dire : voilà pourquoi, pour moi, il est écrivain, et son « chronographima » une œuvre littéraire. D’ailleurs, s’inspirant des démarches combinées de Victor Hugo, Eugène Sue et Emile Zola, il a écrit les Misérables d’Athènes. Il a aussi effectué des traductions, du grec ancien il a traduit Lucien, du français Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, par exemple, que je devrais bien t’offrir pour Noel, mais je t’ai acheté les nouvelles d’Edgar Poe. En effet, il s’essaya aussi au fantastique avec la nouvelle Le Chat noir, inspirée de Poe : tu liras donc le texte de référence, puis celui de Kondylakis, et tu comprendras comment le Crétois sait aussi faire naitre la peur et le doute (dans une chambrette qui a quelque chose d’un sous-sol dostoïevskien), à l’instar du grand auteur américain.
Ici, il est très connu également pour avoir écrit Patouhas, qui retrace l’initiation amoureuse d’un jeune Crétois, une œuvre que l’on représente aussi au théâtre : Patouhas est une des figures de l’amour crétois qui complète, car elle est beaucoup plus réaliste, celle d’Erotocritos ou du Capetan Mihalis. Mais le thème de l’amour, celui qui fait souffrir, a beaucoup préoccupé Kondylakis : il se retrouve dans d’autres récits, comme Le Premier amour, qu’il écrivit en langue démotique. Oui, Tourgueniev aussi, mais Papadiamantis avait traduit Tourgueniev, et on le lisait à Athènes. Tu vois, dans le monde des hommes et des idées, tout se reprend, se retravaille et s'adapte.
Avant Le Premier amour, il avait décrit les effets de l’affection désespérée dans Quand j’étais instituteur, narration quasiment autobiographique, car il fut aussi un temps instituteur dans un village près de La Canée. Le récit est très drôle et dramatique à la fois : un étudiant passionné de chasse se retrouve maitre d’école, car il a appris que sa région y est giboyeuse. Il n’y connait rien en grammaire et en mathématique, heureusement qu’il apprend vite et que ses meilleurs élèves l’aident à faire le cours. Mais, surtout, il décrit les conditions et les méthodes d’enseignement appliquées par ses collègues, qui lui paraissent inacceptables, à une époque où la férule était en bois de murier. Finalement, même s’il n’aura pas enseigné beaucoup de lettres et de nombres à ses élèves, il leur aura inspiré quelque chose qui est inscrit dans cette seule ligne :
« Θέλω να γίνω φίλος σας και όχι τύραννος, να σας φανώ οφέλιμος και όχι να σας κάμω δειλούς και ταπεινούς »
« Je veux devenir votre ami et non votre tyran, je veux vous être utile, et non faire de vous des êtres apeurés et soumis »
Photographie Sapience Malivole, "Ikaria" ou "Creuset".
Ioannis Kondylakis
Premier amour et autres nouvelles;
Patouhas, chez L'Harmattan.







