15 décembre 2008
PHYSIONOMIE D'AUJOURD'HUI
« Aujourd’hui est un beau jour pour mourir »,
Disaient, je crois, les Indiens d’Amérique, prêts à retrouver leurs ancêtres et à délaisser fièrement une vie pour une autre. Mais le Grec, lui, ne l’abandonne pas sans regrets : au contraire, elle lui est plus chère, et il pleure sa mort avant que de mourir. Car la vie de l’homme est brève, inutile et cruelle, mais la malédiction est qu’elle porte aussi en elle toutes les consolations. Depuis les plus anciennes sources antiques, l’adieu à la lumière fait partie du rituel de la brève préparation à la mort imminente, qui permet, disait Solomos, de se connaitre.
Dans les Hommes libres assiégés, ce poème –inachevé- en langue démotique qu’a laissé Solomos (1798- 1857) et qui retrace le siège de Missolonghi par les Turcs, le poète, en guise d’adieu au monde et à la vie, fait apparaitre le printemps avant la sortie des assiégés, dans la nuit du 22 au 23 avril 1825. La nature renaissante rappelle combien il est doux d’être dans « la beauté du monde », elle bouleverse l’héroïsme de ces gens désespérés, les fait hésiter sur leur décision de tenter l’ultime effort vers la liberté ou la mort.
Les symboles de la vie humaine utilisés depuis les Tragiques, Simonide ou Démodokos se retrouvent dans cette image de la renaissance éphémère opposée à l'interminable fin. On imagine les sept mille assiégés, les yeux fixés sur le « lac de mer », menant le thrène antique et regrettant de partir, aujourd’hui.
Και μες στη λίμνη τα νερά, όπ’ έφθασε μ’ ασπούδα,
Έπαιξε με τον ίσκιο της γαλάζια πεταλούδα,
Που ευώδιασε τον ύπνο της μέσα στον άγριο κρίνο˙
Το σκουλικάκι βρίσκεται σ’ώρα γλυκιά κι εκείνο.
Μάγεμα η φύσις κι όνειρο στην ομορφιά και χάρη,
Η μαύρη πέτρα ολόχρυση και το ξερό χορτάρι ˙
Με χίλιες βρύσες χύνεται, με χίλιες γλώσσες κραίνει ˙
Όποιος πεθάνει σήμερα χίλιες φορές πεθαίνει.
Et sur les eaux du lac qu’il a gagnées sans hâte,
Un papillon bleuté jouait avec son ombre
Embaumant du sommeil au cœur du lys sauvage ;
Et jusqu’au vers de terre pour qui cette heure est douce.
Nature enchantement, rêve enclos de beauté et de grâce,
La pierre noire est d’or et d’or l’herbe tarie,
De mille sources elle coule, de mille langues elle dit :
Mille fois mourra celui qui mourra aujourd’hui.
Photographie Aliocha Kolesnikov, "Anthos et Mélissa".
