Les physionomies d'Eon

Textes se référant à la littérature et l'histoire, principalement helléniques

14 décembre 2008

PHYSIONOMIE DE FOYER

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"Πάρε και σύμπηξε δυνατά μιάν πνευματική δύναμη, και καταμέρισέ την εις τόσους χαρακτήρες, ανδρών και γυναικών, εις τους οποίους ν'ανταποκρίνωνται εμπράκτως τα πάντα"

"Prends et compresse fermement une force de l'esprit (une idée), et sépare-la en autant de caractères, d'hommes et de femmes, dans lesquels tout corresponde en acte"

Solomos, Réflexions sur les Libres Assiégés.

Ioannis Kondylakis, donc, Dimitri. Il  était Crétois, né dans le beau village de Viannos, l’ancien Rizokastro des Vénitiens, sur les pentes sud du mont Diktè. A sa naissance en 1861, les Turcs étaient encore maitres la Crète, et il a connu les dernières révolutions de l’ile qui accéda à l’Indépendance en 1898. Il fut homme de lettres pour vivre (il mourut, usé, en 1920), et écrivit dans les journaux crétois comme dans les revues athéniennes, puisqu’il passa dans la capitale la majeure partie de sa vie. Il écrivait ce que l’on appelait des « chronographimata », (il en a écrit 6000 !) c’est-à-dire de brefs récits, sous forme de chronique, concernant les mœurs de la campagne ou de la ville, qui peuvent être la forme primitive de la nouvelle hellénique, telle qu’en écrivait aussi Alexandros Papadiamantis, ou de nos jours notre ami Di Brazza, par exemple, qui s’est lancé dans l’étude de mœurs publiée sur blog, en utilisant un pseudonyme. Kondylakis aussi parlait sous le couvert de noms révélateurs : il avait transformé son nom en « Kondylophoros », « Porte-plume », ou il signait aussi « Diabatès» ou «Diavatis» (cela dépend quelle langue grecque on parle), le « Passant ». On dit communément que Kondylakis a élevé le « chronographima » au rang de genre littéraire. Pourquoi ? D’une part parce qu’il travaillait énormément à la composition et à l’expression de ses textes, en utilisant une langue très sobre, ironique et directe, faisant de la « katharevoussa » une langue presque orale, à laquelle d’ailleurs, comme Papadiamantis et Karkavitsas, il mêlait des expressions populaires ou dialectales, car l’esprit populaire ne peut se rendre que par la langue qu’il utilise. Nous avons beaucoup de renseignements sur la façon d’écrire de ces auteurs de « chronographimata », car ils composaient souvent au journal même, entourés de leurs collègues « de bureau ». Ainsi, nous savons que Kondylakis souffrait beaucoup en écrivant, qu’il n’était jamais satisfait, et que Varnalis avait près de lui dix crayons bien taillés (car il détestait s’interrompre pour tailler ses crayons)  et une quantité de gommes. D’autre part, le « chronographima » de Kondylakis est devenu œuvre littéraire parce qu’il s’est attaché à décrire les sentiments des hommes dans des intentions bien précises : représenter le monde pour mieux le voir, proposer une vision réaliste des conditions d’existence de l’individu en société, et non pas offrir une image folklorique, idyllique ou méprisante de la vie des campagnes. Il a cherché l’expression propre à ce qu’il avait à dire : voilà pourquoi, pour moi, il est écrivain, et son « chronographima » une œuvre littéraire. D’ailleurs, s’inspirant des démarches combinées de Victor Hugo, Eugène Sue et Emile Zola, il a écrit les Misérables d’Athènes. Il a aussi effectué des traductions, du grec ancien il a traduit Lucien, du français Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, par exemple, que je devrais bien t’offrir pour Noel, mais je t’ai acheté les nouvelles d’Edgar Poe. En effet, il s’essaya aussi au fantastique avec la nouvelle Le Chat noir, inspirée de Poe : tu liras donc le texte de référence, puis celui de Kondylakis, et tu comprendras comment le Crétois sait aussi faire naitre la peur et le doute (dans une chambrette qui a quelque chose d’un sous-sol dostoïevskien), à l’instar du grand auteur américain.

Ici, il est très connu également pour avoir écrit Patouhas, qui retrace l’initiation amoureuse d’un jeune Crétois, une œuvre que l’on représente aussi au théâtre : Patouhas est une des figures de l’amour crétois qui complète, car elle est beaucoup plus réaliste, celle d’Erotocritos ou du Capetan Mihalis. Mais le thème de l’amour, celui qui fait souffrir, a beaucoup préoccupé Kondylakis : il se retrouve dans d’autres récits, comme Le Premier amour, qu’il écrivit en langue démotique. Oui, Tourgueniev aussi, mais Papadiamantis avait traduit Tourgueniev, et on le lisait à Athènes. Tu vois, dans le monde des hommes et des idées, tout se reprend, se retravaille et s'adapte.

Avant Le Premier amour, il avait décrit les effets de l’affection désespérée dans Quand j’étais instituteur, narration quasiment autobiographique, car il fut aussi un temps instituteur dans un village près de La Canée. Le récit est très drôle et dramatique à la fois : un étudiant passionné de chasse se retrouve maitre d’école, car il a appris que sa région y est giboyeuse. Il n’y connait rien en grammaire et en mathématique, heureusement qu’il apprend vite et que ses meilleurs élèves l’aident à faire le cours. Mais, surtout, il décrit les conditions et les méthodes d’enseignement appliquées par ses collègues, qui lui paraissent inacceptables, à une époque où la férule était en bois de murier. Finalement, même s’il n’aura pas enseigné beaucoup de lettres et de nombres à ses élèves, il leur aura inspiré quelque chose qui est inscrit dans cette seule ligne :

« Θέλω να γίνω φίλος σας και όχι τύραννος, να σας φανώ οφέλιμος και όχι να σας κάμω δειλούς και ταπεινούς » 

« Je veux devenir votre ami et non votre tyran, je veux vous être utile, et non faire de vous des êtres apeurés et soumis »

Photographie Sapience Malivole, "Ikaria" ou "Creuset".

Ioannis Kondylakis 

Premier amour et autres nouvelles;

Patouhas, chez L'Harmattan.

Posté par sapiencemalivole à 13:03 - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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