12 décembre 2008
PHYSIONOMIE DE FIL SEC
Δεν με φόβισαν κύματα Les vagues ne m'ont jamais fait peur
χιόνια κι ανεμοβρόχια, la neige, le vent ou la pluie
όσο με φόβισες εσύ autant que tu m'as toi fait peur
καταραμένη φτώχια maudite misère
Zéibékiko de Yénitsaris, 1939.
Les pluies grises sont tombées ces jours-ci, différentes de ces ondées jaunes que nous avons en général à l’automne. L’hiver s’annonce peu avant Noël, l’herbe recouvre les tufs et bloque le marbre, les nuits deviennent des jours. Nous voici à la saison byzantine de la Grèce où je redécouvre son versant d’assemblages. L’été est trop large, trop uniment ouvert : il nous fait accéder aux œuvres ouraniennes. L’hiver nous ramène à la terre et aux œuvres des hommes.
Mosaïque saison, où le détail apparait, sorti de la lumière ou son écho. Les arbres sont davantage présents, les villes humidifiées retrouvent une consistance. Et l’homme se distingue mieux dans la clarté dormante que dans l’éclat mouvant. Tant de passé est lié à l’hiver, tant d’hommes le lient à la partie absente du pays.
Boire du rhum et de la sauge dans un café du port, comme chez Kazantzakis ; mourir d’amour dans la neige, comme chez Papadiamandis ; s’asseoir dans un téké[1] du Pirée ou de Thessalonique, comme les rébètes ou les réfugiés d’Asie Mineure; chercher sa voie dans les brumes, comme chez Angélopoulos ; sortir de prison sous la pluie, comme chez Hakkas.
« Hommes de la rosée »[2] de décembre, perceptibles dans les endroits déserts, entre les potences et les chaines des ports. Créateurs et créés retrouvent en hiver leurs ancêtres ou modèles, s’accostent sur la ligne d’eau qui va du pavé à la mer.
Est-ce seule la procession de l’eau ? J’y entends des notes autant que j’y vois passer d’existences. La mesure du taxim[3] , le son articulé qui commente le mode[4], s’élèvent du ruisseau où sont arrêtés mes pieds, gouverne sobrement son cours.
Photographie Aliocha Kolesnikov
[1] Fumerie de haschisch.
[2] « Drosoulites », les « hommes de la rosée », figures fantasmagoriques de cavaliers que les Crétois disent apercevoir au printemps au-dessus de Frangokastello, là où le chef Epirote Hatzi-Mihalis Daliannis combattit les Turcs en 1828.
[3] Improvisation introductoire instrumentale, caractéristique de la musique d’Asie Mineure et du rébétiko.
[4] Musique orientale, la musique grecque est bâtie sur des « modes », semblables aux makkam de la musique perse, arabe et aux raga de l’Inde.
