Les physionomies d'Eon

Textes se référant à la littérature et l'histoire, principalement helléniques

05 décembre 2008

PHYSIONOMIE DE CLAIR OBSCUR

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Διξ σωλνος ες γγος

"Du goulot au vase" ou "Du vase directement à l'ivresse"

Archiloque (VIIème s. av. J. C.)

Je n’ai jamais lu que des fragments de ce récit de Jacques Lacarrière, L’été grec : le passage, je crois, où il est sous le chêne à Gortyne. En fait, j’ai découvert le livre bien après avoir commencé à vivre en Grèce. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, parce que pour moi ce sont des livres de voyageurs, de gens de passage, dont l’esprit est ancré ailleurs : pour eux, la Grèce constitue principalement  un espace où ils vont rechercher autant la représentation de leurs références culturelles qu’y apporter leurs propres mythes sur les mythes. Par la suite j’ai lu d’autres récits de voyageurs de temps plus reculés, mais l’éloignement entre eux et moi donnait à leurs paroles un caractère d’information historique.

En fait, c’est en me souvenant de quelle façon je suis moi-même arrivée en Grèce, que j’ai fini par comprendre pourquoi je ne voulais pas relire les mythes que l’on connait d’avance ou connaitre ceux que l’on apporte, mais plutôt ceux que l’on découvre là où l’on va.

Il y a longtemps, j’ai fait naufrage dans l’ile de Crète, afin d’y participer à un chantier de fouilles. Après un voyage qui avait tout d’une ascèse dans les transports – tant je suis montée et descendue de trains, d’avions, de cars, de taxis - je suis arrivée vers le soir dans une rue de village, bordée de deux cafés et de quelques maisons en retrait. Je restais là, ma valise à mon coté, et je tournais et retournais la tête afin de bien comprendre où j’étais arrivée. Car de la Grèce, je ne connaissais rien : d’ailleurs, mes études m’avaient abimée dans un tel champ d’abstraction qu’en voyant un arbre, je ne l’aurais pas reconnu, même si je connaissais le mot arbre en quelques langues disparues. Assis dans les deux cafés du bord de la route, les hommes ne disaient rien et me regardaient, immobile sur l’asphalte, l’air perdu et exténué surement. Au bout de quelques minutes, on m’adressa la parole : on me demandait sans aucun doute qui j’étais, ce que je cherchais. Je me suis approchée un peu, et j’ai tendu une page de carnet où j’avais écrit le mot : o αρχαιολόγος. On a fait de grands gestes, j’ai entendu des mots de dénégation en allemand, j’ai compris que l’archéologue n’était pas là. Mon angoisse a du paraitre, car je songeais que je m’étais trompée de village, et j’ai repris ma valise pour continuer de la même manière hasardeuse mon chemin. Alors, un vieillard s’est levé de sa chaise, m’a saisi la main et m’a fait comprendre, dans son allemand hérité de l’Occupation, que j’allais rester avec eux, que l’archéologue Montag morgen serait ici. Il m’a fait entrer dans le café et m’a remise à sa femme. Elle m’a conduite dans une sorte d’antre maçonné qui contenait un foyer dont je voyais la suie et la fumée sur les parois. Du plafond pendaient des grappes de  raisin, accrochées à une treille de fils tendus d’un mur à l’autre. Elle m’a montré une sorte de bat-flanc en bois recouvert d’un tissage noir et pourpre : c’était mon lit. Puis elle m’a dit : « Σταφύλι », et c’est ainsi que j’ai appris mon premier mot de grec moderne, en levant le bras pour cueillir des raisins de cette treille reconstituée dans une grotte en maçonnerie. A ce moment, j’ai vu que l’endroit communiquait avec l’étable et que, à deux pas du lit, l’âne et la chèvre avaient tourné la tête et nous regardaient de leur air tranquille. La femme est sortie ; elle avait allumé un lumignon sur la pierre du foyer. Le lit était dur, il n’y avait pas d’autre matelas ou couverture que les tissages. Allongée, j’entendais l’âne souffler et la chèvre gratter la pierre. La caverne était silencieuse, à peine obscure, à peine claire, il faisait chaud. L’air sentait la vigne et l’origan. Jamais je n’avais ainsi connu cette intuition d’un but irrationnel enfin atteint, qui a fait que j’ai passé une des meilleures nuits de ma vie, près de l’âne et de la chèvre, sous les grappes de raisin.

Photographie Monique Kamari "Près de Réthymnon"

Posté par sapiencemalivole à 13:58 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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