Les physionomies d'Eon

Textes se référant à la littérature et l'histoire, principalement helléniques

01 décembre 2008

PHYSIONOMIE D'UN PORT

33116712

"Celui-là est l'homme complet qui, toujours, de lui-même, après réflexion, voit ce qui, plus tard et jusqu'au bout, sera le mieux"

HÉSIODE, Les travaux et les jours.

« Conjectures sur la nature du réel » ou « aspects du réel », voilà ce que veut entendre le titre, qui se devait d’honorer par des mots grecs son sujet.

Car il faut commencer par ce qui est : la terre, le ciel, l’eau, le feu de la Grèce. Il faut demeurer dans le réel, car l’excès d’imaginaire, à commencer par celui de ses habitants, nuit à l’intérêt que l’on pourrait concevoir pour la littérature de ce pays.

Un héritage comme celui des philosophes, historiens et poètes de l’Antiquité grecque a-t-il davantage été profitable à l’Europe qu’au pays où il s’est constitué ? Parfois, je pense que cela est vrai : les textes anciens sont, pour la pensée comme pour la rêverie, semblables à des piliers de temple que nul n’a jamais pu faire bouger. Pour un écrivain grec d’aujourd’hui, l’hellénisme peut être un fardeau ou un obstacle, car il ne lui est plus permis, dans les mêmes conditions, d’en faire son inspiration.

Mais le temple, s’il est destiné aux dieux, et si seuls quelques êtres inspirés, comme Socrate, ont pénétré dans le Panthéon moderne, n’a pu se construire et s’orner que par des mains d’hommes simples, comme on dit ici. D’ailleurs, même alors, à coté des sanctuaires magnifiques se trouvaient les petits autels où les gens, plus à l’aise devant la représentation familière de la divinité, venaient sacrifier et faire des vœux.

Car en Grèce, tout vient du peuple, jusqu’à il y a peu comme il y a longtemps.

La langue écrite et parlée est celle, travaillée par le temps et les influences, que l’on parlait il y a deux mille cinq cent ans.

L’énergie créatrice, elle vient en bonne part du peuple, qui ne connut au cours des derniers siècles ni aristocraties, ni cours, ni poètes ou penseurs officiels.

Les images et les rythmes viennent des œuvres musicales et poétiques du peuple qui, parfois sans se douter de leur millénaire tradition, a continué à créer sur des exemples qu’il savait le représenter.

L’écrivain, le poète d’abord, n’a eu qu’à se baisser pour ramasser les motifs qu’il a intégrés à son inspiration personnelle. Puis le prosateur, au terme d’un long débat sur la langue, a parlé celle du peuple, et a parlé de lui, afin qu’il se reconnaisse.

Le passage de la poésie à la prose a-t-il été fatal à la création populaire ? C'est trop de hâte que de le dire, mais il y a quand même un grain de vérité.

Photo Aliocha Kolesnikov "Port du Magne"

Posté par sapiencemalivole à 08:14 - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Tango sur la ligne d'horizon

Superbe petit port... La photographie est-elle de vous Sapience et de quel endroit s'agit-il ?

Voir ce qui sera le mieux après réflexion...: oui c'est bien ce à quoi il faut tendre pour l'harmonie générale et la sienne particulière.

A Hésiode le Grec, j'accole comme une suite ce proverbe venu d'Afrique noire qui m'enchante toujours :

"l'eau trouve toujours son chemin."

Posté par sophie/SMDR, 01 décembre 2008 à 14:02

Réception sur le quai

Bonjour Sophie, vous etes la première! Etes-vous entrée du pied droit? :)
Non, la photo est toujours d'Aliocha Kolesnikov, j'ai oublié de l'indiquer.
Il s'agit d'un petit port du Magne, presqu'ile au sud du Péloponnèse.
"L'eau trouve toujours son chemin" : voyez comment les dictons populaires s'accordent bien à la poésie didactique d'Hésiode!
Je marque votre passage d'une pierre blanche.

Posté par sapiencemalivole, 01 décembre 2008 à 14:29

File l'héllène filent les jours

Sapience va encore dire que je sors mes "noyés" dès que j'entends parler de mer ou de rivière mais pour répondre à ce "l'eau trouve toujours son chemin" cité par SMDR, ceci, que j'ai grappillé dans un commentaire signé Jean Olivier:(Omnes morimur et quasi aquæ delabimur in terram, quæ non revertuntur.
Nous mourons tous, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour , 2ème livre de Samuel (ex des Rois) XIV, 14)
A part ça, quelle joie, Sapience de vous savoir "propriétaire".
Que cela ne vous empêche pas cependant de fournir ici et là un texte qui trouverait pour telle et telle raison difficilement sa place dans votre port. En ce cas là, pas de raison de se priver de la haute mer.

Longue vie (et longue vue) à la civilisation dont vous vous faites le hérault. On écrira pas la héraulte, toute écrivaine farceure passant par là comprendra aisément pourquoi.

Amications portuaires
dB

Posté par Di Brazza, 01 décembre 2008 à 15:17

le paradigme n'est pas perdu pour tout le monde...

Et moi qui voulais faire le malin et commenter sur le dicton de Sophie/SMDR ; crac! je suis coiffé au poteau par Di Brazza ! il n'y a pas de justice ! c'est l'enfer ! à propos, une devinette : de qui est-ce ?

THE DEVIL: … Hell is a place far above their comprehension: they derive their notion of it from two of the greatest fools that ever lived, an Italian and an Englishman. The Italian described it as a place of mud, frost, filth, fire, and venomous serpents: all torture. This ass, when he was not lying about me, was maundering about some woman whom he saw once in the street.
The Englishman described me as being expelled from Heaven by cannons and gunpowder; and to this day every Briton believes that the whole of his silly story is in the Bible. What else he says I do not know; for it is all in a long poem which neither I nor anyone else ever succeeded in wading through…

Le DIABLE : Ils n’y comprennent rien, à l’Enfer : ils s’en font une idée à travers deux imbéciles notoires, un Italien et un Anglais. L’Italien a décrit l’Enfer comme un endroit plein de boue, de gel, de feu et de serpents venimeux : un vrai lieu de torture. Cet abruti, quand il ne disait pas de mensonges sur moi, divaguait sur certaine femme qu’il avait vue un jour dans la rue.
L’Anglais a raconté que j’avais été viré du Ciel à coups de canon, et aujourd’hui encore tout bon Anglais croit que la totalité de son bouquin idiot est dans la Bible. Je ne sais pas ce qu’il dit d’autre, parce que tout ça est dans un long poème dont ni moi ni personne n’aura jamais pu réussir à venir à bout…

Posté par Jean-ollivier, 01 décembre 2008 à 15:37

Le partage des eaux

Diable, Jean, je ne suis sure que d'une maigre chose : il était postérieur aux deux "imbéciles notoires".
Au hasard, à cause de l'humour, J.K.Jerome,ou Oscar Wilde. Je vois mal Chesterton blasphémer de la sorte, et quant à Russell, était-il seulement né ? :)
Di Brazza, je comprends pourquoi Jean s'est trouvé flou : vous l'avez précédé là où il aime se trouver, sur l'estran.

Posté par sapiencemalivole, 01 décembre 2008 à 18:47

Une position conforSable

Eh oui, c'est que chez nous, ici, à marseille:

"Rien de ce qui est estran ne nous est estranger"


amications radiomaritimates
db
@ Jean Olivier:
Brilliant sort une intégrale de l'oeuvre de Rachmaninov à 39€! Voir abeille musique si ça vous intéresse.

Posté par Di Brazza, 01 décembre 2008 à 20:51

Un ouzo, des olives, la mer, le soleil, ulysse...

Juste pour dire que je suis heureux d'être passé.
Si par hasard un jour vous êtes en manque de sujet, pourriez vous préciser (discrètement en aparté)
"qui ne connut au cours des derniers siècles ni aristocraties, ni cours, ni poètes ou penseurs officiels"
L'histoire grecque m'étant totalement inconnue, je crois comprendre, mais cette absence de vie "culturelle" m'intrigue.
Je dis ça uniquement bien sûr si dans six mois ou un an vous avez un un petit passage à vide, ce dont je doute, mais bon !

Posté par pado, 01 décembre 2008 à 23:32

Des nécessités d'adopter une méthode

Merci, Pado, et je vouslais justement vous dire quelque chose : j'ai enfin lu le commentaire où vous disiez avoir lu un des romans de Markaris. J'ai été heureuse de voir que quelqu'un avait lu un de ses romans.Votre avis est intéressant, car vous pouvez tout de suite repérer les influences étrangères, les "modèles" de Markaris.
D'autre part, ce qui unit Montalban à Markaris, ce sont des circonstances historiques et sociales comparables : guerre civile, dictature, fossé idéologique, ancrage dans les valeurs de l'esprit "petit bourgeois", conventions sociales qui n'épargnent pas la façon dont on met ses chaussettes, enrichissement d'une société, trahison des idéologies combattantes. Bref, nous en reparlerons, les romans de Markaris sont très riches.
Au sujet de la vie culturelle lors des siècles de l'occupation ottomane, elle existait, bien sur, mais sous une forme très différente de ce qui se passait en Europe à la meme période. Et puis, l'élément rural, qui a cristallisé l'élément national, a toujours été très vivant jusqu'à l'astyphilia, l'exode rural. La plus grande création populaire du XXème siècle, c'est le rébétiko. De nos jours, on cherche où se trouve la veine populaire créatrice...
Tout cela demande des développements et des preuves : j'espère pouvoir, dans les temps qui viennent, en donner suffisamment, car je me rends commpte qu'il va falloir que j'assure, et assume, une vie bloguesque.
Je vais peut-etre, dans les jours qui viennent, faire un petit découpage historique de la vie littéraire hellénique. Cela nous aidera tous, je pense.
Amicalement à tous.

Posté par sapiencemalivole, 02 décembre 2008 à 07:24

devinette floue

Sapience,

me voici devenu flou ...le Net a d'étranges vertus!
pour la devinette "diabolique", c'est presque ça ! c'est chaud, (normal, on est en enfer) mais vous ne brûlez pas encore. Merci pour l'oursonne (codé)

amitiés purgatoires

@ di brazza : je ne suis pas trop convaincu par les intégrales ; je préfère constituer la discothèque au gré des rencontres. De plus, plus on a de disques, moins on les écoute, le temps n'étant pas extensible. Cela dit, j'ai l'intégrale des concertos (enr. entre 1928 et 1940) par Rachmaninov lui-même, 2 CD très écoutables et accessibles. Le Haydn (le volume 1, enn plus, "offre" 150 CD pour 135 € (fnac). Que faire de tout ça ? et j'adore Haydn.

Posté par Jean-ollivier, 02 décembre 2008 à 09:36

Peut-être ?

Jean-ollivier,
G.B. Shaw ?

Posté par pado, 02 décembre 2008 à 11:12

repasser à l'enfer chaud..

bravo pado, vous avez gagné .... l'estime de vos collègues ! Il s'agit d'un extrait de l' Acte III de “Man and Superman”, de G. B. Shaw.
J'avais glissé un indice en disant : c'est chaud...

Posté par Jean-ollivier, 02 décembre 2008 à 11:44

L'angoisse du collectionneur de timbres au moment du contre-ut.

Que faire de tout ça ? et j'adore Haydn.
Posté par Jean-ollivier, 02 décembre 2008 à 09:36

C'est vrai. Qu'en faire. J'ai, pour ma part, acheté "la Mozart", et n'ai pas tout écouté non plus. Mais, bon. ça me fait un peu l'effet réconfortant d'une bonne tisane de savoir que "j'ai tout", un peu comme "à la belle époque" j'achetais tous les Dylan, ou les stones, les bons comme les mauvais. Pour les avoir. Même chose pour Giono. Quelque chose de pathologique? Oui. Très certainement. Même pas envie de me soigner.
Amications lesenfanduparadises
dB

Posté par Di Brazza, 02 décembre 2008 à 12:12

Moi aussi, je veux ma place autour du berceau !

Mais ne vous inquiétez pas, Sapience, je suis une bonne fée et ma baguette ne prédit à votre petit blog, qui deviendra grand, que l'éclosion des promesses qu'il contient : votre vision de la Grèce d'aujourd'hui et d'hier, de ses textes qui vous sont si familiers, des réflexions philosophiques et cette érudition que vous voulez bien partager, pour notre plus grand plaisir : merci et je vous référence sitôt dit, sitôt fait !

Clop'

ps : sans compter qu'on se retrouve ici en pays de connaissances, pas vrai ?

Posté par Clopine, 02 décembre 2008 à 15:51

Chantons l'amour d'Erotokritos et d'Arethoussa

Bonsoir Clopine, j'ai cru un instant que vous parliez du "berceau" de civilisation !
Puisque "nous" parlons de musique, voici un extrait du poème épique "Erotokritos" de Vintsentzos Cornaros, qui l'écrivit en langue crétoise vers 1635-1645, et que l'on chante dans tous les villages de l'ile et de...Navarre.
L'interprète, Nikos Xylouris (accompagné du luth et de la lyre crétoises) d'Anogia, a été une grande figure de la chanson hellénique, et un des interprètes préférés de Théodorakis, car il a la voix vibrante du héros révolutionnaire (révolution, chez les Grecs, c'est le synonyme d'indépendance).
Il y a quelques mois, à Montpellier, lors d'un colloque, un professeur d'université, une italienne, a clos les travaux en chantant "Erotokritos" et en s'accompagnant au luth.
http://fr.youtube.com/watch?v=ys5hoNCivZ8&feature=related

Posté par sapiencemalivole, 02 décembre 2008 à 19:42

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